jeudi 21 juin 2018

COUPE DU MONDE DE FOOTBALL - RESPECTER LES RÈGLES, SUR LE TERRAIN COMME EN DEHORS




« Ce que je sais sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois », aurait dit Albert Camus.

Alors que la Coupe du monde vient de débuter en Russie, il ne fait aucun doute qu’il y a des leçons à tirer de ce beau sport. De la fluidité sublime de l’action collective qui a mené au but du Brésil face à l'Italie en 1970 à la tricherie grotesque de la « main de Dieu » de Maradona en 1986, des larmes émouvantes de Gascoigne en Italie en 1990 à la violence irréfléchie du « coup de boule » de Zidane en 2006, l'humanité pourrait avec profit, à partir du football, réfléchir à nos responsabilités individuelles et collectives les uns envers les autres.

Le football nous apprend le travail d'équipe et la camaraderie, le courage et le respect des règles, mais surtout, il nous apprend que certaines choses sont plus importantes que la victoire. En effet, les leçons à tirer du football vont au-delà de notre comportement individuel et collectif. Aussi, au risque de pousser la comparaison un peu loin, je vous invite à voir le monde comme un terrain de football.

Tout comme la FIFA établit les règles du jeu sur le terrain, les pays, au travers d’organisations telles que les Nations unies, ont défini les règles du jeu sur la scène mondiale. Au travers de textes tels que la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont on fêtera cette année le 70e anniversaire, nous avons créé un cadre de droit international pour promouvoir et protéger nos droits.

Les droits humains ont trait au respect, à l'équité, à la justice et à l'égalité. De même que les joueurs doivent avoir la liberté de s'exprimer sur un terrain de football, tout un chacun doit avoir le droit d'exprimer son opinion et de pratiquer sa religion. De même que les footballeurs doivent avoir la possibilité de se déplacer librement sur le terrain, pour autant qu'ils ne soient pas hors-jeu, les gens doivent pouvoir exercer leur liberté de réunion. De même qu’aucun footballeur ne doit se voir décerner un carton rouge sans raison valable, personne ne doit subir de façon arbitraire une arrestation ou une atteinte à ses droits, ni une incarcération sans procès équitable.

Comme les règles du football, les droits humains sont bien établis et internationalement acceptés. De même que les équipes de football sont tenues de respecter les règles du jeu, les nations sont censées respecter les règles du droit international relatif aux droits humains. De même que les arbitres sont là pour siffler les fautes, des organisations comme Amnesty International sont là pour donner l’alerte quand les pays ne respectent pas les droits humains. En cas de violation de ces droits, des organes tels que le Conseil de sécurité de l'ONU et la Cour pénale internationale sont là pour empêcher l’impunité.

De même que la technologie vidéo est désormais utilisée pour aider les arbitres de football, des outils numériques sophistiqués aident les organisations de défense des droits humains à détecter les violations de ces droits et à mettre fin à l'impunité. L'omniprésence des téléphones mobiles et l'accès accru à Internet permettent le partage de vidéos ou d'images qui peuvent servir de preuves quand des crimes de guerre, des violations des droits humains et des atteintes à ces droits sont commis. De plus, l’imagerie par satellite permet de mettre au jour des crimes, commis dans des lieux isolés, qui auraient pu rester cachés par le passé.

Alors que le flot d’horreurs qui alimente l’actualité semble ne jamais devoir s’arrêter, on peut légitimement se demander pourquoi tant de pays refusent de se plier aux règles du jeu. Imaginez un peu le chaos que ce serait, en Russie, si une équipe ne respectait pas les règles et n’était pas sanctionnée. Cela encouragerait d’autres équipes à en faire autant. Des joueurs toucheraient le ballon de la main et se feraient des coups bas sur tout le terrain, sans tenir compte des coups de sifflet de l'arbitre ni de l’indignation du public.

Certains chefs de gouvernement tentent de justifier les violations des droits humains en invoquant la sécurité nationale et la nécessité de protéger les citoyens. Or, en réalité, il ne saurait y avoir de vraie sécurité sans droits humains.

D'autres dirigeants, comme les présidents Trump, al Sissi, Duterte, Maduro, Poutine et Xi, n'essaient même pas de justifier les violations des droits de leurs citoyens. Nous ne pouvons pas laisser durer cette situation.
  
Le temps est venu d'agir collectivement. Il faudra de l'engagement, de la réflexion et de la coopération, mais il est important de savoir que nous ne sommes pas impuissants. Une équipe de football qui, pendant la Coupe du monde, enfreindrait les règles de la FIFA de manière flagrante et répétée serait sanctionnée par des amendes, des retraits de points, voire une suspension.

Le temps est venu, partout dans le monde, de s’unir et de décerner, de la même manière, un carton rouge aux États qui bafouent les droits humains.


Stefan Simanowitz, journaliste - Amnesty International

15/06/2018












En accordant à la Russie le droit d'accueillir la Coupe du monde sans appliquer de véritable diligence requise en matière de droits humains, la FIFA a marqué un but contre son propre camp dont elle a bien du mal à se remettre. Afin de comprendre pourquoi, il suffit d'observer les violations et atteintes aux droits humains que le gouvernement de Vladimir Poutine va tenter d’escamoter sous couvert du Mondial.

 
C'est la première fois dans l'histoire de la Coupe du monde que la FIFA, qui organise l’événement, accorde à la Russie le privilège d'accueillir l'une des compétitions sportives les plus suivies au monde.

Cependant, la situation des droits humains est en chute libre en Russie depuis quelques années et il est donc impossible d'ignorer les violations endémiques perpétrées dans le pays hôte de la 21e édition de la Coupe du monde.

DES DÉFENSEURS ATTAQUES

L'une des principales préoccupations d’Amnesty International concerne le harcèlement constant, l'intimidation, les agressions physiques et les arrestations arbitraires visant les personnes qui s'efforcent de défendre les droits humains.

Oyoub Titiev au tribunal de Grozny © Yelena Afonina\TASS via Getty Images

En 2017, le militant écologiste Andreï Roudomakha a été violemment attaqué par des agresseurs non identifiés pour avoir dénoncé des travaux de construction illégaux sur les rives de la mer Noire. Ses agresseurs sont toujours en liberté.

Igor Nagavkine a passé plus d'un an et demi en détention provisoire pour des accusations sans fondement en lien avec son travail sur la défense des droits des prisonniers et la lutte contre la torture et la corruption.

Quant à Oyoub Titiev, il est détenu depuis près de six mois pour des accusations forgées de toutes pièces, parce qu’il vient en aide aux victimes de violations des droits humains en Tchétchénie.

Loin d'être une exception, leur histoire s'inscrit dans une pratique répandue et cohérente de répressions visant toute forme de contestation ou de dissidence. Comme le révèle notre dernier rapport, le droit à la liberté de réunion est de plus en plus restreint en Russie, la Coupe du monde servant dans certains cas de prétexte.

En fait, depuis que la Russie a été choisie pour accueillir la Coupe du monde fin 2010, on note un net déclin au niveau de la sécurité des défenseurs des droits humains dans le pays : les bureaux et le personnel des ONG sont la cible d'agressions et font l'objet de nouvelles restrictions quant à leurs activités.

Il faut encore citer l'usage de la torture, les graves violations des droits humains qui perdurent dans le Caucase du Nord, la loi relative à la propagande utilisée pour persécuter et stigmatiser les personnes LGBTI, la chasse aux sorcières contre les homosexuels en Tchétchénie, la dépénalisation des violences domestiques, le harcèlement des journalistes et l'utilisation par la Russie de son droit de veto pour bloquer les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU sur la Syrie.
 
LA FIFA PREND-ELLE EN COMPTE LES DROITS HUMAINS ?

S'il est clair que les autorités font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire de la Russie un trou noir en matière de droits humains, la question demeure : que fait la FIFA pour interpeller le pays hôte sur cette question, mais aussi pour améliorer son propre bilan en la matière ?

Des années durant, elle a rejeté l'idée qu'elle puisse avoir une véritable responsabilité à l'égard des droits des personnes concernées par ses événements, qu'il s'agisse des ouvriers construisant des stades et des infrastructures, des manifestants devant les stades ou encore des habitants de secteurs évacués pour permettre la construction de nouvelles installations.

Après plusieurs scandales de corruption, nos rapports et ceux d'Human Rights Watch rendent comptent des graves atteintes au droit du travail et des conditions dangereuses pour les travailleurs migrants qui construisent les stades et les infrastructures pour les coupes du monde Russie 2018 et Qatar 2022, l'instance sportive a enfin commencé à changer de refrain.

En 2016, la FIFA a ajouté une clause relative aux droits humains à ses statuts qui dispose : « La FIFA s’engage à respecter tous les droits de l’homme internationalement reconnus et elle mettra tout en œuvre pour promouvoir la protection de ces droits ». Le nouveau président Gianni Infantino a insisté sur le fait que la FIFA « doit user de son influence pour lutter contre [ces] risques en matière de droits humains avec la même détermination que lorsqu'elle poursuit ses intérêts commerciaux. »

La FIFA a mis en place un Conseil consultatif indépendant en matière de droits humains et, en 2017, elle a adopté une politique respectueuse des droits humains – et c'est l'une des rares fédérations sportives à l'avoir fait. Elle a également rejoint une coalition rassemblant de nombreux acteurs autour de la création d'un Centre pour le sport et les droits de l’homme indépendant.

UNE COMPÉTITION MAGNIFIQUE TERNIE PAR DES ATTEINTES AUX DROITS HUMAINS

Au regard des actions de l'État russe durant les Jeux olympiques d'hiver de Sotchi en 2014 – marqués par des arrestations quasi quotidiennes et des passages à tabac de manifestants – la Coupe du monde risque fort de donner lieu à une nouvelle vague de répression.

Durant les Jeux de Sotchi, le Comité international olympique (CIO) a effectivement fermé les yeux sur les répressions visant la liberté d'association et de réunion, notamment sur les faits répétés de passages à tabac, d'interrogatoires et de harcèlement visant les manifestants, et sur la surveillance poussée des journalistes.

Afin de ne pas répéter ces erreurs, deux semaines avant l'ouverture de la Coupe du monde 2018 en Russie, la FIFA a mis sur pied un mécanisme de traitement des plaintes permettant aux défenseurs des droits humains et aux professionnels des médias de signaler toute violation des droits et elle s'est engagée à soutenir les défenseurs des droits humains et la liberté de la presse dans le cadre de ses activités.

Établir un cadre pour faire face aux risques en termes de droits humains associés à l'événement est une mesure importante. Mais ce n'est qu'un premier pas. Le bilan de la FIFA en matière de droits humains sera jugé à l'aune de ses actions. Le Conseil consultatif des droits de l’homme de la FIFA note que des avancées ont été faites pour traiter les cas exposés par des associations de défense des droits humains, tout en soulignant que « cette démarche engagée devrait être l’option par défaut dans tous les futurs cas de menaces visant des défenseurs des droits humains en lien avec les activités de la FIFA ».

Si la FIFA rattrape son retard pour faire face aux principaux défis en matière de droits humains que représente forcément une Coupe du monde en Russie, les autorités russes n’hésitent pas à bafouer les droits humains sous les feux des projecteurs du monde entier. Aussi la FIFA aura-t-elle du pain sur la planche.

Le président Gianni Infantino a promis que la Coupe du monde en Russie sera une « fête du football » ; il doit se tenir prêt à user de toute son influence pour que le président Vladimir Poutine ne vienne pas gâcher la fête.



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