mercredi 22 février 2017

LA SITUATION DES DROITS DE L’HOMME DANS LE MONDE - LE RAPPORT 2016/2017 VIENT DE SORTIR



UN MONDE DE PLUS EN PLUS DIVISE ET DANGEREUX



L’avant-propos, les cinq résumés régionaux et l’étude au cas par cas de la situation dans 159 pays et territoires témoignent des souffrances de femmes, d'hommes, d'enfants en grand nombre, qui ont subi les conséquences des conflits, des déplacements forcés, de la discrimination ou de la répression.

Ce rapport montre aussi que, dans certains domaines, des progrès significatifs ont été accomplis en matière de protection et de sauvegarde des droits humains.



« En 2016, les notions de dignité humaine et d’égalité, et l’idée même de famille humaine, ont été attaquées de façon violente et incessante dans des discours remplis d’accusations instillant la peur et désignant des boucs émissaires, propagés par ceux qui cherchaient à prendre le pouvoir ou à le conserver à tout prix, ou presque. »
Salil SHETTY, Secrétaire général d’Amnesty International



Pour des millions de personnes, 2016 a été une année de souffrance et de terreur, marquée par de multiples atteintes aux droits humains perpétrées par des gouvernements et par des groupes armés. Des pans entiers de la ville d’Alep, auparavant la plus peuplée de Syrie, ne sont plus que décombres du fait des frappes aériennes et des combats de rue, tandis qu’au Yémen, les civils ont continué d’être la cible de terribles attaques.

La situation des Rohingyas au Myanmar s’est encore aggravée, des homicides illégaux ont été perpétrés massivement au Soudan du Sud, les voix dissidentes ont été réprimées sans pitié en Turquie et à Bahreïn, et les discours de haine se sont multipliés dans une grande partie de l’Europe et des États-Unis. En bref, le monde est devenu encore plus sombre et plus instable en 2016.

Par ailleurs, le fossé entre les impératifs et l’action, et entre les discours et la réalité, s’est creusé de façon frappante et parfois même effrayante. La meilleure illustration en a été l’incapacité des États, réunis en septembre lors du Sommet des Nations unies sur les réfugiés et les migrants, à prendre des mesures urgentes et dignes de ce nom pour faire face à la crise mondiale des réfugiés, qui n’a cessé de s’aggraver durant l’année. 


Tandis que les dirigeants mondiaux ne se montraient pas à la hauteur des enjeux, 75 000 réfugiés étaient bloqués dans une zone totalement désertique située entre la Syrie et la Jordanie. L’Union africaine avait décidé de faire de 2016 l’« Année africaine des droits de l’homme ». Or, trois de ses États membres ont annoncé leur retrait de la Cour pénale internationale, fragilisant ainsi les efforts visant à faire respecter l’obligation de rendre des comptes pour les crimes de droit international. Pendant ce temps, le président soudanais Omar el Béchir se déplaçait librement à travers le continent, en toute impunité, alors que ses forces utilisaient des armes chimiques contre son propre peuple au Darfour.

Sur le plan politique, l’un des événements les plus marquants parmi tous les bouleversements enregistrés au cours de l’année a peut-être été l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Il a été élu à l’issue d’une campagne durant laquelle il a souvent fait des déclarations de nature à semer la discorde, marquées par la misogynie et la xénophobie ; il a également annoncé vouloir revenir sur des libertés publiques bien établies et adopter des politiques allant radicalement à l’encontre des droits humains.

Les discours nocifs prononcés par Donald Trump au cours de la campagne présidentielle sont le reflet d’une tendance mondiale allant vers des politiques toujours plus agressives et clivantes. Dans le monde entier, des dirigeants et des représentants  sur des discours de peur et de division, rejetant sur « les autres » la faute pour tous les griefs, réels ou inventés, de l’électorat.

Son prédécesseur, le président Barack Obama, laisse derrière lui un bilan marqué par de nombreux manquements en matière de protection des droits humains, avec en particulier l’extension de la campagne secrète de frappes au moyen de drones menée par la CIA et la mise en place d’un révélé par le lanceur d’alerte Edward Snowden. Les premières informations émanant du président élu Donald Trump laissent penser qu’il s’oriente vers une politique étrangère qui va gravement compromettre la coopération internationale et aboutir à une période de méfiance mutuelle et d’instabilité accrues.

Toute tentative d’analyse générale des événements tumultueux de l’an dernier est sans doute vouée à l’échec. Il n’en reste pas moins que nous entamons l’année 2017 dans un monde extrêmement instable et miné par de graves inquiétudes et incertitudes quant à l’avenir.

Dans un tel contexte, les valeurs exprimées dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 sont menacées de désintégration. Cette Déclaration, rédigée à l’issue d’une des périodes les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité, commence par ces mots :
« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde. »

Or, malgré les leçons tirées du passé, en 2016 les notions de dignité humaine et d’égalité, et l’idée même de famille humaine, ont été attaquées de façon violente et incessante par des discours remplis d’accusations instillant la peur et désignant des boucs émissaires, propagés par ceux qui cherchaient à prendre le pouvoir ou à le conserver à tout prix, ou presque. 

Le mépris affiché pour ces idéaux s’est révélé dans toute sa splendeur avec le bombardement délibéré d’hôpitaux devenu habituel en Syrie et au Yémen, le renvoi de réfugiés dans des zones de conflit, l’absence quasi totale de réaction du monde face à ce qui s’est produit à Alep – rappelant l’inaction déjà rencontrée au Rwanda et à Srebrenica en 1994 et en 1995 – et la répression massive exercée contre les dissidents par des gouvernements dans presque toutes les régions du monde.

Dès lors, il est devenu dangereusement facile de brosser une image tout à fait cauchemardesque du monde et de son avenir. Pour contrer cette tendance, il est urgent, mais aussi de plus en plus difficile, de raviver l’engagement du monde entier en faveur de ces valeurs essentielles dont dépend l’humanité. 
Parmi les faits les plus inquiétants relevés en 2016, il faut mentionner une nouvelle sorte de marchandage proposé par les gouvernements aux populations, qui consiste à promettre la sécurité et une embellie économique en échange de l’abandon de droits participatifs et de libertés publiques.

Aucune région du monde n’a été épargnée par la répression sévère exercée contre les dissidents, parfois ouvertement et dans la violence, et parfois de façon subtile et sous un voile de respectabilité. La volonté de réduire au silence les voix critiques s’est intensifiée et a pris de l’ampleur dans de nombreuses régions du monde.

L’assassinat de la dirigeante indigène Berta Cáceres au Honduras le 2 mars illustre les graves dangers auxquels sont confrontées les personnes qui se dressent avec courage contre un État tout-puissant ou contre les intérêts de certaines entreprises. Sur le continent américain ou ailleurs, ces valeureux défenseurs des droits humains sont souvent considérés par les gouvernements comme une menace pour le développement économique en raison de leurs initiatives visant à dénoncer les effets nocifs sur l’environnement et sur la population de l’exploitation de certaines ressources et de certains projets d’infrastructure. Le travail accompli par Berta Cáceres, qui consistait à défendre des communautés locales et leurs terres, tout dernièrement contre un projet de barrage, avait été salué dans le monde entier. Les hommes armés qui l’ont tuée chez elle ont adressé un message effrayant aux autres militants, en particulier à ceux qui ne bénéficiaient pas de la même attention internationale qu’elle.

Les questions de sécurité ont été largement invoquées à travers le monde pour justifier des mesures de répression. En Éthiopie, en réaction aux manifestations largement pacifiques dénonçant l’accaparement de terres sans indemnisation adéquate dans la région Oromia, les forces de sécurité ont tué plusieurs centaines de manifestants et les autorités ont arrêté de façon arbitraire des milliers de personnes. Le gouvernement éthiopien s’est appuyé sur la Loi relative à la lutte contre le terrorisme pour exercer une vaste répression contre les militants des droits humains, les journalistes et les membres de l’opposition politique. 


À la suite de la tentative de coup d’État du mois de juillet, la Turquie a intensifié la répression contre les voix dissidentes dans le cadre de l’état d’urgence. Plus de 90 000 fonctionnaires ont été limogés en raison de liens présumés avec une « organisation terroriste » ou parce qu’ils étaient accusés de faire peser une « menace sur la sécurité nationale ». Par ailleurs, 118 journalistes ont été placés en détention provisoire et 184 médias ont fait l’objet d’une fermeture arbitraire et définitive.

En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, la répression de la dissidence était endémique. En Égypte, les forces de sécurité ont arrêté de façon arbitraire, soumis à une disparition forcée et torturé des sympathisants présumés de l’organisation interdite des Frères musulmans, ainsi que d’autres opposants et détracteurs du gouvernement. Les autorités bahreïnites ont sans relâche poursuivi en justice ceux qui les critiquaient, en utilisant toute une série de motifs liés à la sécurité nationale. En Iran, les autorités ont emprisonné leurs détracteurs, censuré tous les médias et adopté une loi rendant passibles de poursuites pénales pratiquement toutes les critiques visant le gouvernement et ses politiques.

En Corée du Nord, le gouvernement a encore accru la répression déjà extrême exercée dans le pays en renforçant son emprise sur les technologies de la communication.

Souvent, ces mesures sévères ont uniquement été prises pour tenter de masquer les manquements des autorités, comme au Venezuela, où le gouvernement s’est efforcé de réduire au silence ceux qui le critiquaient, au lieu de résoudre une crise humanitaire ne cessant de s’aggraver.

En plus des menaces et des attaques directes, on a assisté à une érosion insidieuse, pour des motifs de sécurité, de libertés civiles et politiques pourtant bien établies. Ainsi, le Royaume-Uni a adopté une nouvelle loi portant sur les pouvoirs en matière d’enquête, qui a considérablement accru les pouvoirs les autorités en ce qui concerne l’interception, la rétention et les autres formes de piratage des communications et données numériques, sans qu’il soit nécessaire d’avoir des soupçons raisonnables à l’égard de la personne concernée. En mettant en place une des plus vastes politiques de surveillance de masse au monde, le Royaume-Uni a fait un pas important dans le sens d’une société où le droit au respect de la vie privée n’est tout simplement pas reconnu.

C’est peut-être dans les cas où, pour justifier leurs mesures de répression, les autorités ont imputé à tel ou tel « autre » certains problèmes sociaux réels ou supposés que l’érosion des valeurs liées aux droits humains a été la plus pernicieuse. Les discours haineux, clivants et déshumanisants ont libéré les plus sombres instincts de l’être humain. En rejetant la responsabilité des problèmes économiques et sociaux sur certains groupes de la société, souvent des minorités ethniques ou religieuses, les détenteurs du pouvoir ont donné libre cours à la discrimination et aux infractions motivées par la haine, en particulier en Europe et aux États-Unis.
Une variante de ce phénomène a été observée aux Philippines, avec l’intensification de la « guerre contre la drogue », extrêmement meurtrière, menée par le président Rodrigo Duterte. Les violences cautionnées par l’État et les tueries passibles de poursuites pénales pratiquement toutes les critiques visant le gouvernement et ses politiques. En Corée du Nord, le gouvernement a encore accru la répression déjà extrême exercée dans le pays en renforçant son perpétrées par des milices ont fait plus de 6 000 morts, à la suite des nombreuses déclarations publiques du président appelant à tuer ceux qui étaient soupçonnés d’être impliqués dans des infractions à la législation sur les stupéfiants.

Les personnalités s’autoproclamant « antisystème », qui reprochent aux élites, aux institutions internationales et aux « autres » d’être responsables des différents maux sociaux et économiques, se trompent de recette. Les sentiments d’insécurité et d’exclusion, qui découlent de facteurs tels que le chômage, la précarité de l’emploi, les inégalités croissantes et la perte de services publics, exigent des gouvernements qu’ils s’engagent, allouent les moyens nécessaires et changent de politiques, plutôt que de désigner des boucs émissaires faciles.

De toute évidence, de nombreuses personnes déçues des politiques en place à travers le monde n’ont pas cherché à trouver des réponses du côté des droits humains. Or, les inégalités et le sentiment d’abandon qui alimentent la colère et la déception de la population sont en partie dus au fait que les États n’ont pas veillé au respect des droits économiques, sociaux et culturels.

Les événements qui ont marqué l’année 2016 témoignent d’une certaine façon du courage, de la persévérance, de la créativité et de la détermination des gens face aux immenses défis et aux graves menaces.

Il est apparu, partout dans le monde, que lorsque des structures officielles de pouvoir sont utilisées pour exercer une répression, des personnes réussissent d’une manière ou d’une autre à se dresser contre l’oppression et à se faire entendre. Ainsi, en Chine, malgré des mesures de harcèlement et d’intimidation systématiques, des militants ont le trouvé le moyen de commémorer en ligne la répression du mouvement de Tiananmen en 1989. L’athlète éthiopien Feyisa Lilesa, arrivé deuxième au marathon des Jeux olympiques de Rio, a fait la une des journaux dans le monde entier en raison du geste qu’il a effectué, en franchissant la ligne d’arrivée, pour attirer l’attention sur la persécution du peuple oromo gouvernement. En Europe, sur les côtes de la Méditerranée, des citoyens ont réagi face à l’inertie des gouvernements et à leur incapacité à protéger les réfugiés en tirant eux-mêmes hors de l’eau des personnes qui étaient en train de se noyer. En Afrique, des mouvements populaires, dont certains étaient encore impensables il y a un an seulement, se sont formés pour dynamiser et porter les revendications en matière de droits et de justice.

Enfin, l’argument selon lequel les droits humains ne préoccupent que les élites ne tient pas. Le besoin instinctif de liberté et de justice ne dépérit absolument pas. Durant cette année marquée par les divisions et la déshumanisation, les initiatives prises par certains pour réaffirmer les valeurs d’humanité et de dignité inhérentes à chaque personne ont eu un éclat sans pareil. Cette réaction altruiste a notamment été incarnée par Anas al Basha, 24 ans, surnommé le « clown d’Alep », qui a choisi de rester dans la ville pour apporter du réconfort et de la joie aux enfants, même après le lancement de la terrible campagne de bombardements par les forces gouvernementales. Il a été tué le 29 novembre par une frappe aérienne, et son frère lui a rendu hommage en rappelant qu’il avait donné du bonheur à des enfants dans « un endroit en proie aux plus sombres ténèbres et aux pires dangers ».

En ce début d’année 2017, nous vivons dans un monde instable, où les craintes pour l’avenir se multiplient. Mais c’est justement en de telles périodes qu’il est nécessaire que s’élèvent des voix courageuses, et que se dressent contre l’injustice et la répression des héros ordinaires. Nul n’est capable de résoudre tous les problèmes du monde, mais nous avons toutes et tous la possibilité de faire changer les choses là où nous vivons. Chacune et chacun d’entre nous peut dénoncer la déshumanisation, agir au niveau local pour défendre la dignité et les droits égaux et inaliénables de tous, et bâtir ainsi les fondations d’un monde de liberté et de justice. L’année 2017 a besoin de héros des droits humains.

L’heure est venue de nous mobiliser pour faire cesser les politiques de diabolisation qui divisent le monde et le rendent dangereux. Ne laissons pas les discours de peur, de division et de haine miner nos espoirs de construire une société ouverte et équitable. Si chacun d’entre nous prend position et agi pour protéger les droits humains, nous pouvons inverser la tendance.

Chaque geste peut faire une véritable différence dans la lutte en faveur des droits humains. Toutefois, la solidarité internationale est essentielle si nous voulons nous protéger mutuellement des gouvernements prompts à désigner les dissidents comme une menace pour la sécurité nationale et le développement économique.

Télécharger le rapport mondial 2016/17 (487 p.)

  • Avant-propos
  • Résumé par continent
  • Entrées pour chacun des 159 pays et territoires

Carte interactive par pays




Les menaces qui pèsent sur les droits humains en France

 


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